Il y a encore cinq ans, quand j’accompagnais un client français au poste-frontière entre la Côte d’Ivoire et le Ghana, nous passions parfois une demi-journée à dédouaner un simple conteneur. Les procédures, les tampons, les « frais de facilitation » — tout semblait conçu pour décourager le commerce entre voisins. Aujourd’hui, avec la ZLECAf, les entreprises européennes disposent d’un nouvel accès à ce marché continental.
Ce temps-là touche à sa fin. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) entre dans une phase opérationnelle décisive. Avec 54 pays signataires, 1,3 milliard de consommateurs et un PIB cumulé de 3 400 milliards de dollars, c’est le plus grand marché commun au monde en nombre de pays participants.
Pour les PME européennes, cette intégration continentale change la donne : une implantation en Côte d’Ivoire ou au Sénégal n’est plus seulement un accès à un marché national. C’est une porte d’entrée vers tout le continent.
La ZLECAf en 2026 : où en est-on vraiment ?
Le Forum Biashara Africa, initialement prévu en novembre 2025 à Lomé, a été reporté au 30 mars – 1er avril 2026. Ce report illustre à la fois les ambitions et les difficultés de mise en œuvre de la zone.
Ce qui est opérationnel
- Le cadre juridique est en place — l’accord est entré en vigueur le 30 mai 2019
- 54 des 55 pays africains ont signé (seule l’Érythrée manque)
- 47 pays ont ratifié l’accord
- Les premières listes tarifaires ont été échangées
- Le système de paiement panafricain (PAPSS) facilite les transactions en monnaies locales
Ce qui reste à construire
- L’harmonisation effective des règles d’origine
- La suppression des barrières non-tarifaires (normes, procédures)
- Les infrastructures de transport transfrontalier
- La réduction des délais aux postes-frontières
Le message des ministres africains réunis à Alger en septembre 2025 était clair : il ne s’agit plus de débattre du potentiel de la ZLECAf, mais de l’opérationnaliser.
Pourquoi l’Afrique francophone est un hub stratégique
Dans cette nouvelle géographie commerciale, l’Afrique francophone présente des avantages distinctifs que j’ai pu constater dans mes missions au fil des années.
Un cadre juridique harmonisé (OHADA)
Les 17 pays membres de l’OHADA partagent un droit des affaires unifié : sociétés commerciales, sûretés, recouvrement des créances, arbitrage. J’ai vu des directeurs juridiques parisiens découvrir avec soulagement qu’un contrat signé à Abidjan s’exécute avec les mêmes règles à Douala ou à Dakar. Cette prévisibilité, rare sur le continent, est un atout majeur pour structurer des opérations multi-pays.
Une zone monétaire stable (FCFA)
L’UEMOA (8 pays) et la CEMAC (6 pays) utilisent le franc CFA, arrimé à l’euro. Cette stabilité monétaire élimine le risque de change pour les entreprises européennes et facilite le rapatriement des bénéfices. Quand je compare avec les difficultés de mes clients au Nigeria — où le naira a perdu plus de 70% de sa valeur en trois ans — l’avantage est évident.
Des infrastructures portuaires majeures
Abidjan, Dakar, Douala, Pointe-Noire : les ports de l’Afrique francophone sont des plateformes logistiques qui desservent l’ensemble de la sous-région, y compris les pays enclavés (Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Centrafrique). Le port d’Abidjan, en particulier, traite plus de 25 millions de tonnes par an et dessert un hinterland de 80 millions d’habitants.
Une proximité linguistique et culturelle
Pour les entreprises françaises et belges, l’Afrique francophone offre une facilité d’interaction que les marchés anglophones ou lusophones ne permettent pas. Les contrats, les négociations, les formations se font en français. Ce n’est pas anecdotique : quand il faut expliquer un problème technique à un opérateur ou négocier un avenant contractuel, la langue commune fait gagner du temps et réduit les malentendus.
La stratégie hub : produire localement, exporter en franchise
La ZLECAf permet désormais d’envisager une stratégie industrielle panafricaine. L’idée est simple : s’implanter dans un pays francophone, y produire avec suffisamment de valeur ajoutée locale pour qualifier aux règles d’origine, puis exporter vers les grands marchés du continent — Nigeria, Afrique du Sud, Kenya, Égypte — en franchise de droits de douane.
Cette stratégie nécessite trois étapes : d’abord, créer une unité de production dans un pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Cameroun, où les zones industrielles sont équipées et les incitations fiscales attractives. Ensuite, atteindre le seuil de 40% de valeur ajoutée locale pour bénéficier du traitement préférentiel ZLECAf. Enfin, organiser la distribution vers les marchés cibles, avec des droits de douane réduits ou nuls.
Les corridors logistiques à surveiller
La réussite d’une stratégie hub dépend largement de la fluidité des corridors logistiques. Trois axes méritent une attention particulière.
Le corridor Abidjan-Lagos, le plus dense d’Afrique de l’Ouest, relie la Côte d’Ivoire au Nigeria en passant par le Ghana, le Togo et le Bénin. Les temps de transit restent longs — comptez trois à quatre jours pour 1 000 km — mais les investissements dans la modernisation des postes-frontières commencent à porter leurs fruits.
Le corridor Dakar-Bamako dessert le Mali enclavé depuis le port de Dakar. La route est bitumée sur toute sa longueur, mais les formalités douanières au poste de Kidira peuvent encore prendre une journée entière. L’autoroute Dakar-Aibd-Mbour, achevée en 2022, a considérablement amélioré l’accès au port.
Le corridor Douala-N’Djamena relie le Cameroun au Tchad sur plus de 1 800 km. C’est l’un des plus difficiles du continent : pistes dégradées en saison des pluies, postes de contrôle multiples, insécurité dans certaines zones. Pourtant, le Tchad n’a pas d’autre accès à la mer, ce qui garantit un flux minimum.
Secteurs prioritaires pour la stratégie hub
Agro-transformation
L’Afrique importe 80 milliards de dollars de produits alimentaires par an. Transformer localement (jus, conserves, produits laitiers, farines) permet de capter cette demande tout en valorisant les matières premières africaines. J’accompagne actuellement un industriel français qui installe une unité de transformation de noix de cajou en Côte d’Ivoire. Sa production, certifiée pour l’export européen, trouve aussi des débouchés au Ghana et au Nigeria grâce à la ZLECAf.
Textile et confection
Avec l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) côté américain et les accords de partenariat économique côté européen, l’Afrique est déjà une base de production textile. La ZLECAf ajoute un débouché continental. Le coton burkinabè, malien ou tchadien peut être filé et confectionné dans les zones franches ivoiriennes ou sénégalaises, puis exporté vers les marchés de consommation.
Matériaux de construction
La croissance urbaine africaine génère une demande massive en ciment, acier, câbles, équipements électriques. Produire localement évite les coûts de transport et les délais d’importation. Les groupes Dangote (Nigeria) et LafargeHolcim l’ont compris depuis longtemps, mais il reste de la place pour des acteurs spécialisés sur des segments comme les matériaux de second œuvre ou les équipements techniques.
Produits pharmaceutiques et cosmétiques
L’Afrique importe 90% de ses médicaments. Les unités de production locales bénéficient d’un avantage compétitif croissant avec la montée des réglementations locales favorisant le contenu africain. La crise du Covid a accéléré cette prise de conscience : plusieurs pays ont annoncé des programmes de souveraineté pharmaceutique, avec des incitations à l’installation d’unités de production.
Les étapes pour se positionner
Pour les entreprises européennes qui veulent profiter de cette dynamique, je recommande une approche méthodique en quatre temps.
Premièrement, cartographier les flux commerciaux : identifier les produits que votre marché cible importe actuellement, d’où ils viennent, et à quelles conditions tarifaires. Les bases de données de la CNUCED et de la Banque africaine de développement sont des points de départ utiles.
Deuxièmement, choisir le bon pays hub. La Côte d’Ivoire est le choix évident pour l’UEMOA, avec sa stabilité retrouvée et son dynamisme économique. Le Cameroun offre un accès à la CEMAC et à l’Afrique centrale. Le Maroc ou l’Égypte peuvent servir de bases pour l’Afrique du Nord, avec des accords commerciaux étendus.
Troisièmement, structurer l’implantation. Joint-venture avec un partenaire local, filiale à 100%, ou contrat de sous-traitance : le choix dépend des lois de contenu local et de votre capacité à manager une opération à distance. Dans beaucoup de secteurs, la joint-venture reste le format le plus efficace pour naviguer dans l’environnement administratif.
Quatrièmement, sécuriser la chaîne logistique. C’est le talon d’Achille de nombreux projets. J’ai vu trop de projets échouer parce que le produit était excellent mais le conteneur bloqué trois semaines à Tema. Identifier les bons transitaires avant de lancer les opérations, pas après.
Le Forum Biashara Africa : une opportunité de networking
Le Forum Biashara Africa, prévu du 30 mars au 1er avril 2026 à Lomé, est l’événement de référence pour les entreprises qui veulent se positionner sur la ZLECAf. Organisé par l’Union africaine, il réunit les décideurs politiques en charge du commerce, les grandes entreprises africaines et internationales, les institutions de financement (Afreximbank, BAD) et les PME en recherche de partenariats.
Les inscriptions sont ouvertes sur le site officiel de l’Union africaine. Pour une PME européenne, c’est l’occasion de rencontrer en trois jours plus de décideurs africains que dans une année de prospection classique.
Ce qui change pour les entreprises européennes
La ZLECAf n’est plus un projet. C’est une réalité qui se construit. Pour les PME européennes, l’enjeu n’est pas de savoir si l’intégration continentale africaine va aboutir — c’est de se positionner maintenant, avant que les places soient prises.
L’Afrique francophone, avec son cadre juridique harmonisé, sa stabilité monétaire et ses infrastructures portuaires, offre un point d’entrée privilégié. Les entreprises qui sauront l’utiliser comme hub disposeront d’un avantage compétitif durable sur le plus grand marché émergent du monde.
Dans ma pratique, je vois de plus en plus de PME industrielles françaises, belges et suisses adopter cette logique. Certaines hésitent encore, freinées par les récits de corruption ou d’instabilité. Mais celles qui franchissent le pas découvrent un environnement certes exigeant, mais où les opportunités sont réelles et les concurrents européens encore peu nombreux. La fenêtre est ouverte. Elle ne le restera pas indéfiniment.
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Sources : Union africaine, Banque mondiale, Afreximbank, AllAfrica